Quelques éléments de réflexions à propos d’Altéo par Jean Reynaud

« Voici​  les éléments suivants que je n’ai pas pu développer lors de la réunion à la  maison du peuple de Gardanne ce vendredi et que vous pouvez reprendre dans le cadre de l’enquête publique​ ».

1/ Depuis 1993, l’usine a jeté 10 milliards d’euros à la mer.

En, 1993, dans le cadre des élections législatives, nous avions rencontré les responsables de Péchiney qui nous avaient indiqué que le problème des boues rouges serait réglé dans les 5 ans (pour 1998) ; et nous leur avions alors demandé de cesser dès lors tout rejet. Or, depuis cette époque, 6 millions de tonnes de boues rouges ont été rejetées en mer.

Là-dedans on trouve 7 % de titane, métal rare, dont le prix (fourchette bass) s’élève à 5€/kg. Pendant cette période, 400.000 tonnes de titane sont parties en mer, irrécupérables, soit pour un montant de 2 milliards d’euros.

En même temps, 500.000 tonnes d’aluminium, dont le prix est de 15€/kg  sont allées dans la fosse de Cassidaigne : c’est un capital de plus de 7 milliards d’euros qui a été ainsi perdu : je vous signale qu’actuellement une entreprise canadienne, Orbite, développe un processus pour récupérer l’aluminium restant dans les boues rouges, après l’extraction de l’alumine par le procédé Bayer. Contrairement aux rejets en mer qui ne permettent plus de récupération, le stockage à terre – qui a un coût plus élevé- laisse l’ouverture à toute récupération, dès lors que les techniques sont au point, ce qui ne pourrait que réjouir les partisans de l’économie circulaire comme le député Lambert.

A titre subsidiaire, je me permets enfin d’indiquer que les labos de Gardanne ont travaillé sur la récupération du gallium  (30 à 80 grammes par tonne de bauxite pour un prix de 400€ par kg) et qu’avec une récupération annuelle de 10 tonnes, cela permettait une vente de 4 millions d’euros !(avec la fermeture de Metaleurop, les labos de Gardanne ont abandonné cette piste).

Ainsi, si le stockage à terre a un coût (environ 10M€/an), le développement d’activités de récupération en traitant ces boues rouges – que ce soit par l’usine elle-même ou en vendant ces terres à des entreprises qui se seraient chargées du recyclage- était créateur d’emplois tout en permettant des bénéfices substantiels pour l’entreprise.

Mais les responsables n’en ont cure car ce qu’ils recherchaient étaient le profit immédiat (le rejet en mer ne coûte que 1,6M€/an) plutôt que d’approfondir la récupération de métaux, dont certains sont rares, de peur de réduire les bénéfices de leurs actionnaires.

2/ Altéo a volontairement truqué le dossier déposé à l’enquête publique.

Dans le cadre de l’étude d’impact présentée à l’enquête publique le bureau d’étude Safege a effectué une analyse multi-critères en ce qui concerne le choix de la solution retenue. De l’analyse de 6 situations présentées (cf. page 23 du résumé non technique de l’étude d’impact), je me contenterai de comparer les deux situations concernant le rejet en rivière (Luynes) après épuration et le rejet en mer (plus de détails peuvent être trouvés dans le tome 2 partie 1 de l’étude d’impact, page 41 et 55).

Cette grille multi-critère prend en compte des critères économiques et des critères environnementaux auxquels le bureau d’étude a affecté un certain nombre de points, allant de 0 à -9. Cette affectation, arbitraire, peut bien sûr être contestable, mais

Je ne m’y risquerai pas dans un premier temps. Cependant, en procédant par comparaison, je constate que :

  • Il a été affecté -9 points pour la construction du réseau qui irait de l’usine à la rivière pour des perturbations environnementales lors des travaux alors que la Luynes se trouve à proximité de l’usine et qu’elle passe là dans une zone fortement artificialisée, ce qui paraît fortement exagéré ; par contre pour le rejet en mer il n’y a pas de pénalité : si la conduite existe, il y a peut-être certains tronçons à changer ?)
  • Plus grave, en cas de rupture de canalisation : -9 points sont ôtés au rejet en rivière pour une canalisation très courte et qui n’aura aucun impact en cas de rupture alors qu’une rupture sur les 55 km de la canalisation qui va à la mer n’est affectée que de 3 points négatifs !?
  • En ce qui concerne les critères technico-économiques, le rejet en rivière est imputé de -9 points car il faudrait un investissement de 20M€  et un coût annuel de fonctionnement de 11M€ pour obtenir la qualité de rejet imposée par l’arrêté ministériel de 1988 tandis que le rejet en mer n’aurait qu’un investissement de 1M€ et un coût de fonctionnement de 1,6M€ pour rejeter en prenant en compte la dérogation demandée par Altéo afin de ne pas respecter l’arrêté ministériel de 1988 !

Tiens, tiens ? D’un côté Altéo peut respecter l’arrêté ministériel en réalisant une station d’épuration dans l’usine, et, de l’autre, ils disent qu’ils ne sont pas capables d’épurer aux normes de cet arrêté ministériel ! C’est se moquer du monde!

Et Altéo demande cette dérogation pour 5 paramètres dont l’arsenic (afin de rejeter 34 fois plus que la norme ministérielle de 1988) et l’aluminium avec près de 250 fois la norme ministérielle qui est de 5 mg/litres. En rejetant ainsi 1226mg/litres, cela correspond, avec un rejet de 270 m3/heure, à un rejet en mer d’environ 3000 tonnes d’aluminium/an, soit un gaspillage de 45M€ par an, tout cela pour dépenser le moins possible à court terme alors que la récupération de cet aluminium apporterait non seulement des emplois, mais des bénéfices supérieurs à l’entreprise, mais ceci à plus long terme.

On peut donc constater que le rejet en mer avec dérogation est la solution de facilité pour l’entreprise et la moins onéreuse à court terme, ceci au détriment de l’environnement et de l’emploi.

Et l’autorité environnementale, l’administration de la DREAL n’a rien vu ? Ou s’est-elle bouché les yeux ? Ou bien accepte-t-elle tout du moment que l’on dit vouloir assurer l’emploi ?

Lorsque je constate, comme je l’ai dit en séance avant d’être coupé, que le Conseil Départemental de l’Environnement et des Risques sanitaires et Technologiques (CODERST) qui devra être saisi après l’enquête publique n’est qu’une chambre d’enregistrement (et j’en ai été viré en 2012 par le préfet car j’essayai de faire évoluer ce conseil), lorsque je constate que la nomination des commissaires-enquêteurs n’obéit à aucune règle claire, mais est laissé à la discrétion du Tribunal Administratif, permettant dès lors l’influence de lobbies de toutes sortes, on peut effectivement se poser la question sur la réalité de toutes ces phases dites de « concertation » où les décisions sont prises d’avance selon des critères qui ne correspondent pas toujours à l’intérêt général.

 

 Jean Reynaud – Docteur d’Université

 

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