
Force est de constater que les pays de tradition protestante, comme l’Allemagne, la Scandinavie ou encore les Pays-Bas, se montrent historiquement beaucoup moins réfractaires au nudisme que les pays catholiques. La divergence majeure s’explique autour d’une autre vision du corps, de la nature et du péché. La théologie catholique traditionnelle reste marquée par les conséquences du péché originel. L’état sauvage, qu’inspire la nudité, est jugé ambigu. La chair est faible et mène à la tentation. Le vêtement est perçu comme une barrière morale indispensable offerte par Dieu pour contenir la concupiscence. Historiquement, la culture catholique associe la nudité à la sexualité et par extension à la notion de faute. Alors que chez les protestants, notamment les luthériens et chez certaines branches réformées d’Europe du Nord, la nature est célébrée comme l’œuvre directe, pure et parfaite du Créateur. De ce fait, être nu en pleine nature est interprété comme une manière de rendre grâce à Dieu pour sa Création. Le protestantisme efface la notion de faute collective face au péché originel pour placer la responsabilité individuelle face à Dieu. Si le regard, entre personne nue, n’est pas lubrique, la nudité sociale n’est pas considérée comme un péché. Au contraire, elle éduque l’individu à maitriser ses pensées et ses pulsions. On retrouve ici la pensée dont se sont nourris nombre de nos précurseurs du naturisme. Cette flexibilité théologique sur le corps a permis à de nombreux pasteurs de s’impliquer eux-mêmes dans les mouvements de jeunesse en plein air. Autre atout des pays protestants, les traditions culturelles comme le sauna collectif où la nudité a toujours été perçue comme un acte égalitaire et de purification physique bien avant l’avènement du naturisme.
Cette situation chez nos voisins protestants n’a pas toujours été aussi favorable pour la libération des corps. Dans l’Allemagne wilhelmienne, très marquée par un conservatisme prussien et un luthéranisme traditionnaliste, l’émergence du nudisme a provoqué une véritable panique morale. Autour de 1900, les élites protestantes conservatrices allemandes sont obsédées par la préservation de la Sittlichkeit (les bonnes mœurs, la décence publique). Pour elles, les pionniers de la Lebensreform n’étaient pas des idéalistes de la santé mais des anarchistes menaçant l’ordre social et chrétien de l’Empire ou/et de dangereux excentriques souvent qualifiés de fous de la nature (Naturapostel). Comme en France, ils se sont mobilisés en créant des Ligues de moralité et sous la pression des conservateurs religieux, la Lex Heinze a été voté en 1900 pour condamner sévèrement toutes formes d’arts jugés obscènes. À la fin de la Première Guerre mondiale, lors du passage à la République de Weimar (1919-1933), l’alliance entre le trône impérial et l’autel protestant s’effondre avec la disparition de l’État prussien. Les ligues protestantes perdent leur pouvoir de censure étatique. Libéré des verrous de l’Empire, le mouvement de la FKK explose dans les années 1920. C’est à ce moment-là que la culture protestante (qui n’a pas de dogme centralisé contre la nudité comme le catholicisme) a intégré ce phénomène en le vidant de sa dimension transgressive pour en faire une pratique de santé familiale acceptée par la classe moyenne. En somme, la tolérance protestante pour la FKK n’est pas née spontanément grâce à une interprétation différente des écrits religieux mais elle s’est imposée grâce à une séparation de l’Église et de l’État beaucoup plus marquée et respectée qu’en France.

Cependant, cette explication juridique et religieuse n’est pas l’unique raison qui a fait de la FKK un véritable phénomène de masse sous la Weimar. C’est avant tout en raison d’un bouleversement total de la société allemande après le traumatisme de la Première Guerre mondiale. En 1918, l’Allemagne subit le blocus des alliés et souffre de famine et de privations avec une jeunesse allemande massivement victime de rachitisme, de tuberculose et de malnutrition. Face à cette crise sanitaire sans précédent, les bains de soleil, l’exercice en plein air et la dénudation thérapeutique cessent d’être vus comme une excentricité morale pour devenir une question de survie nationale pour aguerrir l’individu et renforcer la nation. Le corps nu, bronzé et musclé devient le symbole d’une Allemagne qui veut guérir et se régénérer après une défaite cuisante.
Bien que géographiquement voisins, le mouvement naturiste français et allemand de l’entre-deux-guerres fonctionnent sur des bases sociales, politiques et philosophiques radicalement différentes. Avant 1914, le nudisme était une pratique de bourgeois marginaux. Sous la Weimar, il se démocratise massivement en s’associant aux puissants mouvements ouvriers. Pour la gauche ouvrière allemande, libérer le corps du vêtement bourgeois, c’est aussi libérer le travailleur de l’aliénation sociale. Des familles entières modestes, vivant dans les appartements sombres et insalubres des banlieues industrielles de Berlin ou de la Ruhr, s’emparent de la FKK comme d’un moyen d’accéder gratuitement à la nature, à la santé et aux loisirs le week-end.
A l’époque, on assiste sous la république de Weimar à un culte généralisé de la performance physique, du sport et de la danse moderne. Le vêtement traditionnel (corsets, cols empesés, costumes lourds) est perçu comme le symbole d’un vieux monde impérial rigide et hypocrite qui a mené au désastre de la guerre. S’en débarrasser, c’est faire preuve de rationalité, de liberté et de modernité.
L’acceptation du nudisme par les allemands concerne également toutes les sensibilités politiques. Aussi bien la gauche laïque et progressive qu’une partie de la droite nationaliste et identitaire ouvertement raciale (völkisch) adhérent au nudisme. Pour ces derniers, la nudité en pleine nature n’était pas synonyme de liberté individuelle, mais d’exaltation de la pureté de la race aryenne, du retour aux forces telluriques et mythologiques germaniques. Le nazisme récupérera cette idéologie pour soutenir ses idéaux raciaux tout en interdisant les clubs naturistes estampillés de gauche.