Philosophie vestimentaire
Avec quelle tendresse et quelle jalousie se tournent mes pensées vers les moines du désert et vers les cyniques ! L’abjection de disposer du moindre objet : cette table, ce lit, ces hardes… L’habit s’interpose entre nous et le néant. Regardez votre corps dans un miroir, vous comprendrez que vous êtes mortel ; Promenez vos doigts sur vos côtes comme sur une mandoline et vous verrez combien vous êtes près du tombeau. C’est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d’immortalité. Comment peut-on mourir quand on porte une cravate ? Le cadavre qui s’accoutre se méconnaît et, imaginant l’éternité, s’en approprie l’illusion. La chair couvre le squelette, l’habit couvre la chair, subterfuges de la nature et de l’homme, duperies instinctives et conventionnelles : un « monsieur » ne saurait être pétri de boue et de poussière… Dignité, honorabilité, décence, autant de fuites devant l’irrémédiable. Et quand vous mettrez un chapeau, qui dirait que vous avez séjourné dans des entrailles ou que les vers se gorgeront de votre graisse ?
C’est pourquoi j’abandonnerai ces frusques et, jetant le masque de mes jours, je fuirai le temps où, de concert avec les autres, je m’éreinte à me trahir. Autrefois des solitaires se dépouillaient de tout pour s’identifier à eux-mêmes. Dans le désert ou dans la rue, jouissant pareillement de leur dénuement, ils atteignaient à la suprême fortune : Ils égalaient les morts.
-Précis de décomposition- Cioran.