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Le quotidien : FKK
Mais imaginons un peu la vie dans l’Allemagne wilhelminienne, au tournant du XXe siècle : l’industrialisation bat son plein, les villes grandissent, elles explosent. Les ouvriers vivent les uns sur les autres dans des immeubles de rapport. Il règne un climat répressif, l’ordre et la discipline sont portés au pinacle. La mode oblige les femmes à comprimer leur buste dans des corsets rigides. Les enfants sont élevés à la baguette, à la dure. Dans ce contexte apparaît ce que les Allemands appellent la « Reformbewegung » – le « mouvement pour la réforme des modes de vie » qui milite pour un quotidien plus naturel. Il rassemble végétariens, adeptes de l’ascétisme, guérisseurs, randonneurs du mouvement « Wandervogel » etc. Certains veulent aussi réformer la mode : place aux vêtements amples, pour le plus grand bonheur des dames. « De la lumière, du soleil, de l’air ! » : de ces aspirations à la nudité, il n’y a qu’un pas. Car on veut fusionner avec la nature et la meilleure façon d’y arriver, c’est de se dépouiller.
En 1898, la première association de nudistes est créée en Allemagne sous le nom anodin de « Société pour la promotion des médecines naturelles Essen-Ruhr ». Le concept de « Freikörperkultur » – en abrégé FKK, ne s’imposera qu’un peu plus tard parmi les adeptes de la nudité collective en plein air. Ils voient dans le nudisme rien moins qu’un retour à l’état originel de l’homme où tout est pureté et innocence. On imagine que ce discours a évidemment du mal à passer dans l’Allemagne réactionnaire de Guillaume II. Du coup, ceux qui persistent à vouloir prendre à tout prix des bains d’air, de lumière ou de rivière dans le plus simple appareil doivent se retrancher sur des terrains associatifs, à l’abri des regards. Pourtant, les Allemands se passionnent de plus en plus pour les idées réformatrices et dans les années 20, les associations FKK connaissent leur apogée. Les écoles humanistes d’Adolf Koch, par exemple, qui proposent des cours de gymnastique nu, remportent un vif succès.
Les Nationalsocialistes se méfient de la « culture de la nudité ». Mais ils comprennent vite que pour asseoir leurs théories raciales, ils vont pouvoir s’appuyer sur le culte du corps et le courant nationaliste qui traverse le mouvement FKK. Et en 1934, le « Bund für Leibeszucht » – « l’Union pour l’éducation du corps », est chargé de mettre au pas les anciennes associations FKK. Les corps fermes et musclés, en train de lancer des javelots ou des balles lestées, se transforment en instruments de propagande au service de la beauté nordique, de la pureté raciale, de la performance et de la puissance germaniques. Dans les prudes années 50, sous le chancelier Konrad Adenauer, les associations de FKK connaissent à nouveau une période difficile. Leurs revues sont considérées comme pornographiques. En Allemagne de l’Est, on continue en revanche à se baigner nu en toute sérénité. Et en 1954, lorsque le régime tente d’interdire cette pratique, il provoque un énorme tollé. Car le nudisme est l’un des rares espaces de liberté sous la dictature communiste. Les fonctionnaires du parti finissent donc par céder et lèvent l’interdiction. Ils ont pu constater de leurs propres yeux que les adeptes du FKK ne mettent pas le régime en danger.
Question : cette libre culture du corps s’accompagne-t-elle d’orgies sexuelles ? En aucun cas ! Depuis le début, les nudistes mettent en avant les notions de santé et d’intégrité morale. Les vrais adeptes du FKK affirment d’ailleurs aujourd’hui encore qu’il n’y a pas de lien entre nudité et sexualité. Par conséquent, ils ont fait de la maîtrise du corps la règle numéro 1, ce qui est évidemment un peu plus compliqué pour les hommes. Et en France ? Il y a bien sûr les fameux naturistes qui ont l’habitude de se regrouper dans leurs campings et leurs centres – parfois très bien cachés. Et sur les grandes plages de la côte atlantique, il arrive qu’on voie des gens sans maillot de bain. Mais un Français qui prendrait le soleil tout nu au Jardin du Luxembourg, c’est tout simplement impensable ! Contrairement à ce qui se passe en Allemagne, la loi française ne fait aucune différence entre exhibitionnisme et nudité : ainsi, le concept d’ »attentat à la pudeur » recouvre aussi bien l’exhibitionnisme motivé sexuellement que le simple fait d’apparaître sans vêtements en public. Dans un cas extrême, vous pouvez même vous faire épingler entre vos quatre murs, par exemple si vous vous promenez nu dans votre appartement et que le voisin d’en face s’en offusque.
texte : Maija-Lene Rettig
image :Christine Gensheimer Timo Katz


