A l’attention du Président et des Membres de la Commission d’enquête publique sur le traitement des boues rouges.
A propos de la procédure d’enquête
Une procédure complexe de prise de décision qui doit être la plus transparente possible. L’enquête publique sur le renouvellement de l’autorisation de rejets des déchets de l’usine d’alumine de Gardanne, qui déverse depuis des dizaines d’années des « boues rouges » au large des Calanques entre Marseille et Cassis, a enfin démarré lundi 17 août dans les 27 communes traversées par la conduite d’évacuation des effluents. Je m’étonne de sa date de démarrage en plein mois d’août et donc avec l’absence d’une bonne partie des habitants concernés.
La situation actuelle
La grosse canalisation court toujours sur 47 kilomètres, le long de la route jusqu’au rivage de Cassis, avant de s’enfoncer sous la surface jusqu’au canyon sous-marin de Cassidaigne situé au large à 8 km de là, par 320 mètres de fond. 20 millions de tonnes de sédiments se sont accumulées au cœur du Parc national des Calanques, sans compter tout ce qui a débordé et s’étale en couche plus ou moins épaisse du golfe de Fos à la rade de Toulon.
Il est temps de faire respecter l’interdiction de rejeter ces boues rouges (résidus solides de bauxite) au 31 décembre 2015, conformément à une date prévue depuis 20 ans, par un Arrêté de la Préfecture des Bouches-du-Rhône du 1er juillet 1996, reprise dans le décret de création du Parc national des Calanques en avril 2012.Elle est aussi imposée par des textes internationaux dont la Convention de Barcelone de 1996 pour la protection de la Méditerranée.
Il faut évidemment officialiser la fin de leur évacuation en mer sans aucune possibilité de report au delà de cette date.
En septembre 2014, le Conseil d’administration du Parc national des Calanques a décidé d’autoriser les rejets d’effluents liquides, c’est-à-dire l’eau résiduelle du processus industriel mais « avec des conditions fermes ».
Je voudrais cependant noter que l’Australie, pays riche en bauxite, le CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation), le CNRS local, évoque une « libération potentielle de métaux toxiques » et des « effets à court et long terme inconnus sur les écosystèmes en général et la chaîne alimentaire en particulier ». Un avis partagé par Fouad Abousamra, chargé de la pollution de la Méditerranée au Programme des Nations unies pour l’environnement. Côté industriels, la compagnie irlandaise Aughinish Alumina a, elle, écarté cette solution en citant des études concluant à la toxicité des boues pour le milieu marin.
Or, à Marseille, les services de l’Etat sont catégoriques : il n’y a aucun « effet toxique sur la faune » ni « risque sanitaire » concernant la chaîne alimentaire, d’après M.Laurent Roy, de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement.
Aujourd’hui, Alteo prévoit bien de respecter cette interdiction, grâce à des filtres-presse qui retiennent les résidus de bauxite (résidus solides). Si cet engagement est tenu, il s’agira d’une avancée réelle, et pour l’environnement, et pour l’emploi, ce dont je me félicite. Nous avons d’autant plus besoin de savoir-faire industriels sur notre territoire qu’il faudra tôt ou tard dépolluer, traiter et valoriser les stocks de boues rouges à terre.
Mais cette avancée n’est pas suffisante et il faut se donner les moyens d’aller plus loin. En effet, il restera les rejets d’eaux de lavage et de ruissellement, chargées en métaux lourds comme l’arsenic, l’aluminium, le fer total, potentiellement nocifs pour la faune et la flore et qui dérogent aux normes autorisées.
L’entreprise fait valoir qu’une réaction chimique avec l’eau de mer piégera ces métaux lourds par la production d’ « hydrotalcites ». Ce traitement naturel des métaux lourds par l’eau de mer doit être prouvé en situation réelle et ne suffit pas, selon moi, à accepter la demande en l’état. Le délai accordé pour trouver une solution (depuis 20 ans), les exigences d’un Parc national et l’utilisation d’argent public pour financer les investissements (15 M€ de l’Agence de l’Eau), justifient d’être particulièrement exigeants.
Je demande donc aux autorités concernées et compétente et en premier lieu aux représentants de l’Etat de ne pas donner d’avis favorable sans les conditions suivantes :
– Une expertise scientifique indépendante sur les « hydrotalcites », en lien avec le Conseil scientifique du Parc, National des Calanques et un contrôle annuel des effets sur la faune et la flore ;
– Des engagements à réduire le volume des effluents et la recherche d’une amélioration continue du process vers le zéro déchet ;
– L’application des meilleurs techniques disponibles, et l’investissement dans un procédé propre et à basse consommation d’énergie, dès que les recherches en cours auront fait leurs preuves ;
– Un suivi et un contrôle annuel des engagements de l’entreprise ci-dessus et une clause de revoyure périodique, permettant à l’État et au Parc national de contrôler les engagements de l’entreprise, mais aussi d’accompagner une démarche de progrès.
Même si l’arrêt des rejets solides est une avancée (180 000 tonnes par an de déchets supprimées), laisser déverser des eaux chargées de métaux lourds en cœur de zone naturelle protégée, sans donner une date butoir qui ne saurait aller au delà de 24 à 36 mois serait un mauvais signe pour l’ensemble des acteurs qui se sont impliqués dans la création du Parc National des Calanques, mais aussi pour tous les usagers, professionnels du tourisme et de la mer, et tous les citoyens attachés à notre mer Méditerranée.
Le signal serait d’autant plus mauvais qu’il faut avancer aussi sur d’autres enjeux comme l’amélioration du traitement des eaux usées de la Ville par l’exutoire de Cortiou, l’aménagement de l’Huveaune et les bassins de rétention nécessaires pour éviter la pollution et la fermeture des plages de Marseille.
Ne pas oublier de trouver une solution pour les déchets solides
Que va faire Altéo de ses boues rouges après 2015 ? Certes, dans un premier temps, elles iront vers le site de stockage à terre de Mangegarri, à quelques kilomètres de l’usine. Mais comme la place est limitée, la piste de la valorisation étudiée depuis une dizaine d’années est une bonne chose. Filtrées et pressées, ces boues rouges prennent une forme plus solide, commercialisées sous le nom de Bauxaline. Utilisations possibles : réhabilitation de décharges, remblais pour routes, secteur du bâtiment. Mais hormis des grosses commandes comme les 100 000 tonnes en 2003 pour la couverture de la décharge d’Entressen, la Bauxaline s’écoule seulement à quelques dizaines de milliers de tonnes par an. Une quantité bien insuffisante alors que le site de Mangegarri fermera en 2021. Il faut donc des à présent anticiper car gérer : c’est prévoir !
Alain Goléa
Conseiller municipal d’opposition « Auriol Objectif 2020 »
Auriol, le 18/08/2015I