Interview de Timo Bartholl
Il vit depuis plusieurs années à Rio où il est politiquement actif.
L’interview est réalisée par Maurizio Coppola du journal suisse Vorwärts
le 14 septembre 2013
Au niveau mondial, le Brésil fait partie des pays qui ont connu un énorme développement dans les dernières décennies. Comment peut-on décrire ce processus de développement socioéconomique capitaliste ?
La croissance économique brésilienne se caractérise par les mêmes facteurs que dans les autres pays du groupe BRIC, même si chacun de ces pays présente une combinaison spécifique de ces facteurs. Pour le Brésil, on peut dire que le revenu national a augmenté dans l’absolu mais sans que pour autant la répartition très inégalitaire des revenus ou la structure sociale aient connu de changement significatif. A cet égard, on constate que beaucoup de gens très pauvres, qu’ils reçoivent ou non quelques miettes du gros gâteau redistribuées dans le cadre des programmes sociaux comme Bolsa Familia (1) , gardent la tête hors de l’eau parce qu’ils sont suffisamment intégrés dans l’économie en tant que force de travail pour pouvoir rester en vie grâce au travail salarié. On trouve bien sûr de la pauvreté extrême, plutôt dans la campagne et plutôt dans le Nord et dans le Nord-Est, mais les grandes villes sont aussi marquées par un accès extrêmement inégal des populations à toutes les ressources.
Dans le contexte de relance de la demande, les plus pauvres habitants des métropoles sont maintenant devenus eux aussi des consommateurs courtisés. Il ne se passe pas une semaine sans que, quelque part dans le quartier de ma favela, ne traîne dans les ordures un emballage d’écran plasma 40 pouces fraîchement acquis. L’accès aux biens matériels est devenu plus facile aussi pour les classes les plus pauvres. En même temps, une grande partie de la consommation est bien sûr financée à crédit ou à tempérament, ce qui crée forcément des facteurs d’insécurité économique. Il faut par conséquent toujours considérer avec prudence les annonces des organismes de recherche proches du gouvernement qui pensent être en mesure de prouver la prospérité croissante de la population avec des indicateurs comme « les familles qui ont X réfrigérateurs, Y téléviseurs et Z voitures ».
En même temps il est important de jeter un regard sur les modalités et les caractéristiques de cette croissance. L’augmentation de la prospérité matérielle sur un modèle purement occidental crée de nouveaux types de difficultés. Dans les métropoles comme Rio de Janeiro ou Sao Paulo, plus les gens sont en mesure financer à crédit l’achat d’une voiture, plus les embouteillages quotidiens vont s’allonger, faisant ressembler les grandes artères de sortie aux heures de pointe à des kilomètres de parking plutôt qu’à des axes de circulation. Nous arrivons ainsi à faire de la voiture notre prison de tôle personnelle, où nous passons quotidiennement plusieurs heures d’incarcération au milieu des embouteillages. L’infrastructure de base elle-même ne suit en aucune façon ce développement : en plein été, beaucoup de gens, y compris dans les favelas, utilisent maintenant une climatisation puissante dans leur logement pour trouver quelques heures de sommeil malgré la chaleur tropicale de la nuit urbaine. Comme toutes les climatisations sont enclenchées simultanément, nous n’arrivons alors même plus, pendant des nuits entières, à avoir assez de courant pour faire marcher le ventilateur. Les pompes à eau sont également hors service et il ne nous reste pour tout recours qu’une douche au seau d’eau ou, évidemment, une bière bien fraîche.
Dans une perspective plus macroéconomique, nous devons considérer la composition de l’économie : quels sont les secteurs où a lieu la croissance économique et avec quels moyens? Considérons le cas de l’agro-industrie, qui privilégie les produits d’exportation comme le soja tout en étant le leader mondial de l’utilisation de produits chimiques agricoles, lesquels vont être pulvérisés sur les variétés génétiquement modifiées qui prédominent, engendrant ainsi des déserts agricoles. Ou celui de l’extraction des matières premières, qui demande et exploite des tonnes et des tonnes de matières premières, dans des proportions dont aucun colonisateur n’aurait osé rêver. Que la coopération entre le gouvernement PT (Parti des Travailleurs) et Thyssen-Krupp dans la construction d’une aciérie à l’Ouest de Rio de Janeiro ait provoqué l’un des plus grands scandales de l’histoire de l’industrie ne constitue en rien un cas d’exception, mais l’un des effets possibles de la logique d’ensemble qui se cache derrière le développement. L’enjeu est la croissance économique à tout prix, ou plutôt la réalisation de tous les profits possibles, les individus n’intervenant que dans le rôle des consommateurs. Par voie de conséquence, plus vous êtes pauvre et moins vous êtes pris en compte.
Pour toute l’Amérique latine, c’est le plan IIRSA (2) qui représente bien ce type de politique de développement – bien évidemment encouragée aussi par des gouvernements progressistes comme celui du Parti des Travailleurs (PT). Dans ce cadre de concertation internationale, il s’agit de mieux connecter l’ensemble du continent au marché mondial grâce à de grands projets d’infrastructure. De nouveaux axes de circulation par route et voie d’eau seront construits à travers le continent, et il ne se sera pas rare que des minorités ethniques ancrées sur un territoire se trouvent à la merci de situations de violence comme celles qui jalonnent les 500 dernières années de l’histoire du continent. Les veines de l’Amérique latine sont toujours grandes ouvertes, comme le dit un livre d’Eduardo Galeano (3) qui n’est pas près de perdre de son actualité .
(1) Bolsa Família (Bourse Familiale) est un programme social destiné à lutter contre la pauvreté et mis en place sous la présidence de Lula. Il est « conditionnel », le versement d’aides y est conditionné à certaines obligations, d’éducation par exemple, mais qui se rapproche néanmoins du concept de revenu de base.
(2) Le projet « Intégration de l’Infrastructure Régionale Sud-Américaine » (IIRSA est le plan le plus ambitieux et le plus exhaustif d’intégration de la région au commerce international. S’il était complètement mené à son terme, il réussirait à connecter les régions où se trouvent les ressources naturelles (gaz, eau, pétrole, biodiversité) aux grandes villes et ces deux types de zones aux principaux marchés du monde.
(3) Référence à un ouvrage de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano dont l’œuvre la plus connue, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, constitue un acte d’accusation contre l’exploitation de l’Amérique latine depuis le XVème siècle.
Les processus d’urbanisation capitalistes participent aussi à ce développement. C’est justement à Rio de Janeiro que sont engagés actuellement des investissements immobiliers massifs en vue de la coupe du monde de football en 2014 et des jeux olympiques de 2016. Comment peut-on décrire ces processus d’urbanisation et que signifient-ils pour ceux qui ont été prolétarisés (et qui vivent dans les favelas) ?
Dans les villes, les grands évènements agissent de toute façon comme un accélérateur des tendances existantes du développement de la politique urbaine. Autrement dit, nous ne devons pas faire l’erreur de les considérer comme les causes uniques des problèmes, mais plutôt d’établir de façon bien claire que les villes sont dirigées comme des entreprises et savent régir les grands évènements de ce type. La critique de ces processus est ici tout à fait semblable à la critique du développement urbain dans les villes des « pays du Nord » parce que les processus de la logique capitalistique y sont analogues. Ce sont les mêmes bureaux de planning interconnectés au niveau international qui participent à la restructuration de Barcelone, au projet d’une City portuaire à Hambourg ou, justement, au projet de réaménagement « Porto Maravilha » à Rio de Janeiro qui va restructurer des zones éloignées du centre et des parties du port, selon la vision conforme à un mirobolant projet urbain du capital d’investissement.
En même temps, les planificateurs et les représentants politiques paraissent bien risibles quand ils mettent ces processus en œuvre en faisant comme s’il s’agissait de quelque chose de plus que de la recherche de profit basée sur la ville en tant que ressource : quand il a été question dans les média corporatifs de savoir si le quai des paquebots de luxe devait avoir la forme d’un Y ou d’un H (auparavant, ce quai n’était pas visible lorsqu’on regardait la baie depuis le rivage), l’argumentation en faveur de la forme en H a été défendue par les spécialistes, la planification pour Rio devant décidément aller au-delà des Olympiades de 2016 et la ville être considérée dans son ensemble. Mais écoutez donc! Entre-temps, on a vu Eduardo Paes, le maire de Rio, dans une petite vidéo diffusée sur internet dans laquelle il reconnaît ouvertement qu’il savait que les grands évènements servaient d’excuse aux restructurations qui ont provoqué la résistance de la population. Il essaie de se mettre médiatiquement en scène comme le nouveau Pereira Passos (4) , celui-là même qui, au début du 20ème siècle, démolit et « aseptisa » le centre historique de Rio, autrement dit expulsa violemment du centre une grande partie des classes inférieures.
Au moins, cette comparaison est honnête : rien qu’ici, à Rio, plus de 100 favelas ont dû dans les dernières années reculer devant les projets d’infrastructure. Et la liste désignant ces favelas a été publiée juste au lendemain de l’élection de Rio pour accueillir la coupe du monde de football ! C’est dire que ces plans existaient déjà bien avant. Avec ces décisions permettant que ces grands évènements se déroulent ici, le coup d’envoi a été donné aux investissements, en particulier pour restructurer les villes du Brésil concernées – au mépris des intérêts et des besoins de la plus grande partie de la population.
Les coûts du logement et de la vie ont tant grimpé en peu de temps dans les villes qu’une augmentation des salaires ou un accès plus aisé au crédit et aux biens de consommation ont de moins en moins de répercussions positives sur la situation. Bien sûr, la propagande gouvernementale met en avant le soi-disant bon développement de la « merveilleuse ville » de Rio de Janeiro, mais plus ça va et moins nombreux sont ceux qui peuvent rester vivre en ville sans accepter une baisse importante de leur qualité de vie. A cause de la hausse des prix, ils sont obligés de quitter leur quartier et seront expulsés de la favela qu’ils avaient érigée collectivement de leurs propres mains au fil des années.
(4) Surnommé le Haussmann tropical, Francisco Pereira Passos a, entre 1902 et 1906, procédé à une grande rénovation urbaine de Rio, accentuant notamment la ségrégation spatiale entre riches et pauvres
C’est dans ce contexte que naît la résistance. Comment est-ce qu’elle se constitue et s’organise ?
Au cours des dernières années, sont apparues de nombreuses formes de résistance contre la violence imposée d’en haut pour mener à bien la restructuration urbaine. C’est ce qui se passe lorsque les habitants d’une favela s’opposent à leur expulsion par la force ou quand se constitue un Comité Populaire de la Coupe qui va suivre d’un œil critique la préparation du championnat. La force de frappe du pouvoir avait pendant très longtemps été vraiment trop puissante. A tous les niveaux, celui du quartier, de la ville ou de la région, tant de mesures criminelles de restructuration prises au mépris des droits de l’homme avaient été simultanément mises en œuvre qu’il semblait carrément impossible de développer une puissance propre qui permette une résistance élargie. Aux formes organisées de résistance s’est heureusement jointe, à partir de juin, une partie des mouvements de protestation, dont les participants sont descendus dans la rue très spontanément et par millions, venant rééquilibrer un peu ce rapport de forces inégal.
Les manifestations massives ont tout d’abord pris principalement la forme de protestations contre les nouvelles hausses des tarifs d’un réseau de transports au fonctionnement bien incertain et contre la façon dont est organisée la Coupe du Monde, au centre des évolutions négatives de ces dernières années. A cause des projets de construction, les ouvriers et les ouvrières ont été délogés par les expulsions ou par la hausse des loyers et repoussés dans des quartiers éloignés. Ce qui fait que, pour se rendre sur leur lieu de travail, ils doivent passent beaucoup plus de temps dans des bus bondés et pris dans des embouteillages interminables. Et ils doivent aussi payer toujours plus pour cela –toutefois c’est l’employeur qui paie le transport à ceux qui ont un emploi régulier. Il est évident que les nombreux millions que des politiciens corrompus prélèvent dans les deniers publics destinés aux travaux de construction des stades et des infrastructures qui les accompagnent pour les distribuer à la mafia organisée dans les secteurs de la construction et des transports, manquent à tous les niveaux dans des secteurs comme l’éducation et la santé. C’est pour ça que beaucoup de ceux qui ont été touchés ont exprimé leur ras-le-bol tous ensemble et au même moment : « nous n’accepterons plus d’augmentations tarifaires au profit de la mafia des transports » et : « la Coupe du Monde n’aura pas lieu ! ».
C’est dans la mégapole de Sao Paolo qu’a commencé le mouvement de revendication de la gratuité des transports publics. Qu’y-a-t-il derrière ce mouvement ?
Là, tu parles de la relation intéressante qu’il y a eu entre les mouvements sociaux organisés et les manifestations de masse spontanées. Pendant des années, il y a eu dans plusieurs villes du Brésil des mouvements sociaux urbains, plutôt ancrés dans le milieu étudiant, contre les augmentations des tarifs de transport, pour des transports publics et contre leur privatisation. Dans les dernières années des manifestations, parfois puissantes comme à Florianopolis, eurent lieu à chaque fois qu’étaient prévues des augmentations du prix des transports. Il y a un mouvement social qui s’est formé dans plusieurs villes, c’est le Movimento pelo Passe Livre (MPL = Mouvement pour la gratuité du ticket). Dans le cas du MPL de Sao Paolo par exemple il s’agissait vraiment de la revendication du transport gratuit pour tous, autrement dit du financement public des transports en commun.
De façon soudaine et totalement inattendue, le mélange explosif qui résultait des développements précédemment évoqués, a provoqué des manifestations de masse dans les villes. Tout d’abord, le jeudi 20 juin dans plusieurs grandes villes, puis aussi dans plus de 400 villes dans tout le Brésil et avec plus de 4 millions de personnes dans les rues. La résistance à la mafia des transports en commun devenait tout d’un coup un point de cristallisation qui faisait sortir dans la rue des milliers de personnes dans tout le pays. Ici à Rio, c’est le Forum contre la hausse des tarifs de transport qui a appelé à manifester. En mai, alors qu’il n’y avait parfois que 20 à 30 personnes aux rencontres du Forum, 3000 personnes d’un coup se sont rassemblées après la grande manifestation du 20 mai, pour étendre le mouvement à des revendications supplémentaires, discuter et prévoir les prochaines étapes.
Qui est en fait sorti dans la rue au Brésil, quelle a été la composition de classe des manifestations?
C’est une question dont il a été beaucoup discuté ici et qui, en fin de compte, n’a pas trouvé de réponse claire. En premier lieu parce que le Brésil a la taille d’un continent et qu’il y a eu des manifestations dans plein de coins du pays. D’une part, dans les centres urbains, avec une large palette de revendications, comme celle contre la Coupe du Monde avec des défilés de manifestants qui ont cherché à pénétrer dans le stade pendant la Coupe des Fédérations. Mais parfois aussi dans des régions plutôt rurales, sur des axes de circulation où des péages ont été réduits en miettes. Quoiqu’il en soit, les écoliers et les étudiants tendaient à être les plus nombreux dans les rues dans la plupart des mobilisations, en tant que soutiens comme en tant que protagonistes ; en revanche, on retrouvait bien en leur sein la plupart des segments de la classe moyenne.
Je pense que, plus les manifestations étaient importantes, plus tout cela se mélangeait. D’un autre côté, il y avait aussi des petites manifestations dont les protagonistes étaient manifestement des habitants des favelas, comme par exemple au moment de la lutte contre la disparition d’un habitant de la favela Rocinha (5), dont il est presque certain qu’il a été abattu par un policier de l’Unité de Police Pacificatrice (6). « Où est Amarildo ? » est devenu l’un des cris de ralliement des manifestations bien au-delà de Rio.
Même si que les manifestations, ici à Rio, se sont plus fortement propagées dans les banlieues, le rôle de la police militaire dans la « la tuerie de Maré » a toutefois constitué un signal clair. Dans la favela de Maré il y a eu au moins 10 morts en une nuit de terreur consécutive à une manifestation On a ainsi eu une indication sur la façon dont l’Etat pourrait intervenir s’il venait aussi à l’esprit des classes inférieures de sortir en masse dans les rues de leur quartier, sachant que la plupart des manifestations avaient plutôt jusque-là été géographiquement circonscrites dans le centre-ville ou dans les quartiers habités par la classe moyenne.
(5) La favela la plus peuplée de Rio
(6) Créée en fin 2008, l’UPP est ce que nous appellerions une police de proximité, destinée à être implantée dans les favelas de Rio, soi-disant pour lutter contre le crime organisé et mener des politiques sociales !
http://observers.france24.com/fr/content/20130329-rio-village-indigene-sacrifie-autel-coupe-monde-football-ancien-musee-bresil-police-echauffourees
Quels sont les liens entre les mouvements de Sao Paulo et ceux de Rio de Janeiro ?
Dans leur ensemble, les grandes métropoles régionales du Brésil sont d’une taille telle que, pour ce qui est des mouvements de résistance politique, chacun se concentre essentiellement sur sa propre région. Maintenir des contacts directs réguliers entre les groupes et les mouvements sociaux des métropoles représente un défi encore plus grand que d’arriver déjà à le faire dans sa propre région. Comme, lors de l’une des premières manifestations en juin à Rio, il y avait eu entre autres des slogans contre les expulsions violentes dont Haddad, le maire PT de Sao Paulo, s’était rendu responsable, il s’est construit un pont symbolique qui, depuis, s’est renforcé par de nombreuses autres formes de manifestations de solidarité et d’échange entre les mouvements des deux métropoles. Comme dans toutes les régions je pense que ce mouvement de protestation a amené beaucoup d’avancées, notamment pour ce qui concerne le travail en commun et les contacts entre les mouvements sociaux à Rio et à So Paulo ; là, en même temps, ce sont surtout les échanges et le travail en commun entre les habitants des banlieues et les mouvements sociaux des catégories inférieures qui restent un défi permanent, pas facile à tenir.
Dans quelle mesure le cycle global de révoltes (Egypte, Turquie etc.) a-t-il eu une influence sur le déclenchement des mobilisations au Brésil ? Et, en relation avec cette question, celle du caractère « national » et « nationaliste » des mouvements brésiliens ?
L’influence du cycle global de révoltes ne doit pas être sous-estimé, surtout, je pense, pour ce qui concerne le répertoire des façons possibles de porter dans la rue sa colère sous la forme d’une manifestation. La présence dans les médias des mouvements de masse et des émeutes tout autour du globe l’an passé a certainement impressionné les gens d’ici, surtout les jeunes, et accru à coup sûr le désir d’être un jour à son tour le protagoniste de tels processus. Et ce d’autant plus que jamais plus arrogante et plus insensée politique de la ville que celle de ces dernières années n’a été imposée, contre la volonté de beaucoup et dans le seul intérêt du capital (d’investissement). Dans beaucoup de slogans, les manifestants se référaient aux manifestations d’autres pays : « Nous en avons fini avec l’inertie, ici ça être bientôt la Grèce ! »
Chez une partie des manifestants, le nationalisme s’est exprimé avec force via le drapeau et l’hymne national. Si l’on en juge d’un point de vue de gauche, il y a là une divergence totale. Les camarades parlent d’un « nationalisme diffus », qui constitue un problème dès lors que manquent d’autres points de référence et figures d’identification, et peut devenir un problème plus grave lorsqu’il s’approfondit et se renforce. C’est ainsi, mais en lui donnant un rôle prépondérant, que l’ont considéré les cercles libertaires qui se sont nettement élargis dans le cadre des manifestations. Les courants de tendance autoritaire font , tout comme de larges pans de la population, une référence tout à fait positive au nationalisme brésilien. Selon moi, le fait qu’avant tout tant de jeunes pendant les manifestations se réfèrent d’abord à « leur » nation est un grand problème, et nous devons essayer de comprendre quelles en sont les raisons. C’est précisément ce même nationalisme de carnaval vert-jaune que des médias privés influents comme Globo, toujours en première ligne, ont tenté de mettre en avant. Le compte-rendu par Globo d’une manifestation de 10.000 participants dont peut-être 50 avec le drapeau national, a ainsi été illustré par l’image de l’un de ces drapeaux agité par un individu isolé sur les marches du Théâtre National. Cela dans le but de manipuler à la fois la production d’une image et la dynamique en cours, les manifestations devenant « pour les Brésiliens et contre la corruption », et vidées ainsi de leur contenu politique. Cela a réussi aux grands medias, mais moins que d’habitude dans les périodes moins mouvementées. A travers ce que permettent les réseaux sociaux et les publications sur le Net, de la contre-information a été constamment produite et la rue elle-même enfin devenue un lieu où justement les gens se retrouvaient directement, sans médiation, et où ils communiquaient les uns avec les autres de façon diversifiée et créative. Non seulement les médias privés n’étaient pas les bienvenus mais ils ont été souvent bruyamment expulsés, et, dans certains cas, leurs cars incendiés.
Pour moi, l’expérience du 20 juin dans le centre de Rio a été très marquante et a montré à quel point la dynamique pouvait entrer en contradiction avec les tentatives de canaliser la spontanéité de la rue dans une direction donnée : tout d’abord, une grande partie de la manifestation, constituée de près d’un million de personnes, le plus souvent jeunes, ressemblait quasiment à une fête de la Coupe du Monde ; beaucoup étaient d’ailleurs réellement venus en vert et jaune. Ensuite, quand la police militaire postée devant le bâtiment de la mairie a soudainement tiré des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc sur les manifestants et que s’est déclenchée une battue brutale de plusieurs heures dans le centre-ville, les manifestants ont répondu en masse par une destruction massive des infrastructures urbaines. En peu de temps, tout le terrain de la fête des fans de la Fifa s’est transformé en un grand brasier et les rues du centre ont été dévastées. Indépendamment de toute évaluation politique, l’ampleur des destructions et les énergies de résistance qui ont été libérées ce soir-là sont impressionnantes.
Comment a réagi la sphère politique institutionnelle face à ces mouvements et ces manifestations massifs, aussi bien à Rio qu’à Sao Paulo ?
La police a réagi directement avec une grande violence, ce qui a tout d’abord accru la mobilisation, et le comportement de la Police Militaire a fait apparaître clairement, aux yeux des larges portions de la société que représentent les catégories sociales inférieures et les habitants des favelas, à quel point la dictature militaire, qui a pris fin officiellement en 1985, n’a en rien été dépassée. « Dans la favela les balles ne sont pas en caoutchouc » ou « le policier qui réprime dans la rue est le même qui tue dans les favelas » en sont l’expression verbale. Des journalistes ayant aussi été blessés par des balles en caoutchouc dans les premières manifestations, il y a même eu d’importants media privés conservateurs qui ont critiqué, sur le moment, le comportement de la police.
Dans l’ensemble, médias et institutions publiques tentent, dès le début, de mettre sur le dos d’émeutiers isolés toutes les formes d’action collective directe et violente contre les biens publics ou privés qui empêchent les honnêtes citoyens de manifester pacifiquement en exerçant leurs droits démocratiques et devront être poursuivies avec sévérité. Une partie de la gauche a elle aussi pris position de façon plutôt malencontreuse et porte ainsi la responsabilité d’un affaiblissement du débat politique sur les revendications qui se sont fortement exprimées dans les manifestations, au détriment d’un débat qui s’en trouve du coup réduit aux pour et aux contre la violence dans la rue.
http://raoni.com/actualites-768.php
Comment se situent ces mouvements par rapport aux « mouvements historiques », par exemple ceux des paysans sans terre (MST) et des syndicats (surtout dans les centres industriels) ?
Le MST et les autres mouvements puissants dans le pays depuis les années 80 ont marqué de leur culture de la révolte toute une génération de mouvements sociaux en Amérique latine. Ici, en ville, être politiquement actif signifie toujours porter aussi un regard plein de respect et de grande mélancolie sur les pays où s’est organisée une résistance plus concrète et plus puissante. Avec les manifestations actuelles sont apparues dans les villes de toutes nouvelles formes, et des rapports tout à fait différents entrent en jeu. Même au sein du MST, on avait du mal, à cause des courants plutôt autoritaires existant dans ce très large mouvement, à savoir comment s’y prendre avec le caractère politiquement incontrôlable des masses. Quelques groupes de nervis ont profité des tendances droitières, effectivement présentes chez une partie des contestataires, pour tabasser les porte-drapeaux de gauche. Un auteur issu du MST a prévenu, sur la page internet du journal de gauche « Brasil de Fato » où il commentait les événements, que ceux-ci pouvaient conduire à un putsch militaire, tendance ultime de ce qu’exprime la position « sans parti » largement répandue dans les manifestations, immédiatement interprétée par la gauche autoritaire en « anti partis » et diabolisée en tant que telle.
Où en est aujourd’hui le mouvement de contestation au Brésil ?
La grande vague de protestation dans tout le Brésil a reflué, mais il y a des étincelles un peu partout et une résistance permanente qui a pris des proportions inédites, non seulement en ce qui concerne le développement des mouvements sociaux mais aussi les manifestations spontanées. Juste maintenant, ce week-end, on pouvait lire que des femmes et des hommes habitant une petite ville dans le Sud de l’Etat fédéral de Rio, ont fait une manifestation spontanée contre les contrôles de police arbitraires qui avaient provoqué un accident ayant entraîné la mort d’une motocycliste ; plusieurs véhicules de police ont été incendiés et un bâtiment de la police réduit en miettes. De même que, lors des émeutes se produisant presque tous les jours, des passagers démolissaient ou mettaient le feu aux trains dans lesquels ils restaient quotidiennement en plan à mi -trajet, il s’agit là de formes pertinentes d’actions directes spontanées et ciblées. On n’est pas près d’être tranquilles !
En ce qui concerne le mouvement social, certaines de ses composantes se sont radicalisées, celles qui, sous le vocable de « Black Bloc », suscitent beaucoup de débats dans les médias et sont de plus en plus criminalisées par l’Etat. En ce qui concerne les syndicats, qui sont en général proches du gouvernement et fortement bureaucratisés, les travailleurs et travailleuses, comme en ce moment les enseignants et enseignantes des écoles publiques de Rio, apportent un nouvel élan de la base dans le cycle de luttes bien diversifié qui s’est ouvert postérieurement dans un paysage syndical largement corrompu. Mais, dans l’ensemble, une grande partie de la gauche est marquée par une attitude qui considère comme bonnes la contestation et la résistance tant qu’elles servent à exercer une pression sur le gouvernement PT sans pour autant l’ébranler. D’emblée surgit alors la menace d’un glissement à droite qui serait encore un soi-disant moindre mal, tout comme pour les élections : « Contre la politique du gouvernement PT d’accord mais, s’il vous plaît, il nous faut tout de même voter tous les quatre ans ! »
Existe-t-il une expression politique de ces mouvements sociaux réellement capable de remettre en question le pouvoir des dirigeants ?
Les mouvements de protestation ont connu d’incontestables succès concrets. Les hausses du prix des transports ont été abrogées dans beaucoup de villes, ce qui montre que c’est l’action directe qui, en attaquant et en détruisant banques, bâtiments officiels et infrastructures publiques, est seule à même de contribuer à exercer la pression nécessaire. Il y a eu d’autres succès, ici-même à Rio, comme la suspension des projets de démolition de la favela Vila Autodromo et du musée indigène, correspondant à des revendications directement issues des mouvements de protestation de l’année dernière.
Le climat politique a globalement changé. A l’arrogance des gouvernants vient certainement s’ajouter encore plus fortement qu’auparavant la crainte des réactions possibles de ceux d’en bas. A tous les niveaux de la structure fédérale, la cote de popularité des gouvernants a chuté de façon drastique. Pourtant, le système politique est encore solidement en selle, aucune tête politique n’est tombée jusqu’à présent et la présidente Dilma a répondu aux manifestations par un discours de 10 minutes à la télévision nationale avec cinq « pactes » formulés sur un mode superficiel, se basant en outre sur l’idée que la croissance économique incontestable dans le cadre du « nouveau développementalisme » et l’augmentation des profits tirés du pétrole allaient démontrer leur puissance dans l’avenir.
Nous avons encore un long chemin devant nous mais encore du temps d’ici la coupe du monde et les jeux olympiques pour nous organiser plus et sur une base plus large. Comme les développements économiques et les décisions politiques qui leur sont liées vont susciter des contestations et aggraver les contradictions sociales, cela va provoquer à coup sûr une nouvelle pression venue d’en bas, et elle sera bien perceptible et visible. La situation promet de rester passionnante.
http://www.quoidenews.fr/2013/06/18/monde-les-bresiliens-en-colere-contre-le-mondial-2014-de-football/










