Coeur naturiste

Naturisme – Ecologie – Actu des calanques + Divers

Par Bruno Saurez, aidé par Christian G.

La doctrine naturiste « n’est pas l’élucubration moderne de quelques visionnaires exaltés » expliquait le Dr Joseph Poucel dans son livre « Le Naturisme ou la santé sans drogues » (1953). D’après lui, on pouvait remonter jusqu’à Pythagore (VIe siècle avant J.-C.) pour en déceler les origines. En associant le sport et la spiritualité, son système éducatif visait à réunir le corps et l’esprit de ses adeptes. Un enseignement qui annonce Hippocrate (460 av. J.-C – 377 av. J.-C) avec le thermalisme antique et le traitement des maladies.

L’héliothérapie a été utilisée et ses bienfaits reconnus dès l’Antiquité chez les Grecs et les Romains (Pline l’Ancien). Délaissée durant le Moyen Âge elle reparaît au XVIIIe siècle grâce aux travaux de Pomme en France (1763), ensuite au XIXe siècle sous la plume de Giannini en Italie, de Fleyer et Carrié en Angleterre, du Dr Gillebert-Dhercourt, directeur d’un centre d’héliothérapie à Nancy (1840), de Hahn en Allemagne, ainsi que de Priessnitz.

Mais le plus emblématique d’entre eux est l’Autrichien Arnold Rikli, le «  docteur du soleil », auteur du livre « Médecine naturelle et les bains de soleil ». Vers 1830, il ouvre dans les montagnes de Trieste un institut de « cure atmosphérique », exploité durant plus de vingt ans. L’abbé allemand Seb Kneipp (auteur de «  Ma cure d’eau ou d’hygiène médicale pour la guérison des maladies et la conservation de la santé » édité en 1891) déclare qu’il s’est guéri « d’une langueur toujours croissante des membres » en se baignant dans le Danube deux à trois fois par semaine en hiver dès 1849.

Dans la première moitié du XXe siècle, le Docteur Rollier soigne la tuberculose osseuse avec des succès importants par le bain de soleil sur la terrasse d’un sanatorium en montagne, à Leysin (Suisse). 

A côté du courant hygiéniste, on observe au long des siècles un courant de recherche de simplicité et de vérité par la dénudation complète. Très différents du naturisme tel que nous le concevons, et sans aucune influence sur le reste de la société, les Adamites, chrétiens « hérétiques », sont malgré leur caractère ultra minoritaire représentatifs de la persistance de ce courant entre le IIIe siècle apr. JC et le XIXe siècle. Pratiquant les rites religieux entièrement nus comme Adam et Eve, en toute mixité hommes-femmes, ils vivaient frugalement.

Saint François d’Assise (1181-1226), chrétien non hérétique, s’est situé dans ce courant par sa démonstration publique sur la place d’Assise, lorsqu’il se mit entièrement nu pour manifester son évolution spirituelle vers la recherche d’un mode de vie qu’il considérait plus authentique, alors qu’il était fils d’une famille riche. Il voulait « suivre nu le Christ nu ».

Quant au mot « naturisme », il est employé pour la première fois par Théophile de Bordeu en 1768 dans son livre « Les recherches sur l’histoire de la médecine » publié à Liège, dans le cadre de sa thèse à la faculté de médecine de Montpellier, en France.

Cette médecine naturiste suppose que la nature est non seulement à la base du vivant, mais qu’en outre elle en gouverne le fonctionnement bien plus profondément qu’en apparence, aussi bien en ce qui concerne les maladies que ce qui nous maintient en vie. Cette science fait de l’organisme le siège de la manifestation vitale. Il s’agit de prendre la nature pour guide, d’où le mot « naturisme ». Ici, « nature » équivaut à notre nature intérieure, soit la force vitale qui nous maintient en vie. La nature œuvre comme une force médicatrice tel que le précepte hippocratique « vis naturae medicatrix ». 

Cet hygiénisme médical est tout autant un retour aux traditions hippocratiques qu’une critique sociétale. Au cours du XVIIIesiècle, nous nous éloignons de plus en plus de tout artifice en opposition au code aristocratique. L’habit n’est plus l’unique rempart pour se défendre des miasmes. La peau, débarrassée des fards et autres poudres, permet de libérer des forces vitales pour subvenir à sa propre survie.

Vers 1853, avec la Société d’hydrologie médicale de Paris, les médecins hydrothérapeutes se rapprochent des promoteurs du thermalisme créant ainsi un corpus hygiénique à visée sociale donnant naissance à la physiothérapie. Les différentes méthodes de régénération de l’être que sont l’aérothérapie (cure d’air en montagne), l’héliothérapie, la climatothérapie et l’hydrothérapie conduisent le milieu scientifique à réfléchir sur les propriétés de l’air marin. Cette conjugaison de thérapies donnera naissance à la thalassothérapie moderne pour lutter, dans un premier temps, contre des pathologies chroniques comme le rachitisme, la tuberculose, la phtisie pulmonaire ou la scrofule. 

Ces traitements avaient toujours une prédisposition naturiste dans le sens où on recherchait à endurcir les patients au contact de la nature et de ses éléments en vue de stimuler leurs défenses pour évacuer les miasmes. Les exemples français les plus connus se trouvent à Berck où la Doctoresse Duhamel expose nus à l’air marin des enfants atteints de rachitisme en 1857 ; à Arcachon, dans les années 1860, qui deviendra un lieu de traitement pour les tuberculeux ; à Hyères où en 1880 le Docteur Vidal fonde un sanatorium de thalassothérapie et également à Marseille avec l’abbé Legré en 1907. 

L’hydrothérapie permettait à la population de prendre conscience de l’existence de la peau, autrefois honteusement cachée sous des couches de vêtements, et de la nécessité de se laver régulièrement. C’est ainsi qu’on retrouve en 1843, dans le livre « Thérapeutique et diététique de l’eau froide » du Dr Geoffroy, un élève de Priessnitz, une critique sévère des vêtements, des lits trop couverts, des logements vétustes et fermés. Dans un élan de contestation générale, les adeptes du Kneippisme s’opposaient également aux modes vestimentaires qui tourmentent et déforment les corps. De même, la notion de tempérance et de pondération quant à l’alimentation sera un des thèmes largement développés par les frères Durville et par le Dr Poucel au XXesiècle. Cette interprétation d’une santé tributaire d’une bonne hygiène de vie est un tournant dans la science médicale du XIXesiècle et sera à la base de la pensée des médecins naturistes du XXesiècle. 

Élisée Reclus, le père du naturisme moderne

Exception faite de Walt Whitman qui mènera une vie champêtre solitaire en totale nudité dans le Dakota dès 1836, déterminons la base de la pensée naturiste en Europe avec le géographe et philosophe français Elisée Reclus (1830-1905), dont l’exemple, les conférences et les écrits pèsent beaucoup plus que les thérapeutes spécialisés cités ci-dessus.

Historiquement, c’est donc bien la nudité intégrale qui caractérise les débuts du naturisme. Elisée Reclus, premier théoricien de haut niveau sur ce sujet, autant sous l’aspect sociétal que sous l’aspect hygiéniste, en était aussi un pratiquant avec famille et amis et il n’envisageait absolument pas le port d’un caleçon pour se baigner. 

Géographe de génie, ses œuvres littéraires sont un mélange d’analyses scientifiques teintées de poésie, décrivant à merveille les beautés de l’univers tels que « L’histoire d’un ruisseau » (1869) ou encore « La nouvelle géographie universelle » (1875-1894). Philosophe anarchiste qui s’opposa à Napoléon III, sa personnalité révoltée résolument tournée vers la liberté des hommes ne pouvait que choisir une vie exempte de tout superflu et faux semblants. Dans son œuvre posthume « L’Homme et la Terre » (1905), il donne sa vision d’une relation entre l’homme et la nature qui servira de base à la pensée naturiste du XXsiècle. Beaucoup le considèrent comme étant le « père fondateur du mouvement naturiste ». 

Entre la médecine moderne et la révolution pasteurienne 

Renforcées par l’immunologie, les thèses de la médecine naturiste reviennent au début du XXesiècle. Consolidées par les craintes que suscite l’ère industrielle, elles épousent la vision idéale d’une société ensoleillée, baignée d’air pur et de lumière.

Progressivement, l’hydrothérapie, tout comme l’aérothérapie, l’héliothérapie ou la physiothérapie, glissera vers une conception hygiéniste de la médecine d’inspiration néo-hippocratique où la nudité prendra de plus en plus d’importance. 

Ce sont les médecins naturistes, dès 1911 avec Demarquette et le Trait d’Union, et les Durville avec leur Institut naturiste en 1913, qui remettront ces préoccupations au goût du jour.

C’est grâce à ce travail de sensibilisation sur l’hygiène et la santé que Léo Lagrange, premier sous-secrétaire d’État aux Sports et Loisirs, déclare en juillet 1936, dans la revue « Naturisme », apprécier « la précieuse utilité du mouvement naturiste » et invite les Drs Durville à « concourir à l’œuvre qu’il a entreprise touchant l’organisation des loisirs ».

On peut donc supposer, avec l’historien Arnaud Baubérot, que cette attention nouvelle portée au corps ait préparé la population à modifier ses habitudes alimentaires et vestimentaires, ou du moins à avoir un esprit critique quant aux règles de bienséance imposées par la bourgeoisie. Pour résumer grossièrement, disons que les hydrothérapeutes et leurs clients ont préparé le terrain des naturistes hygiénistes, qui ont pu plus aisément argumenter quant à l’exposition du corps nu à l’air libre.

L’Allemagne et la Libre Culture 

A la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, l’idéalisme allemand (Kant, Fichte, Hegel) s’appuie sur les valeurs de respect de la liberté de conscience et des libertés individuelles très présentes dans le protestantisme, pour développer le concept d’autonomie de la raison individuelle. Dans son cours de philosophie, Hegel associe au culte de la raison cher à l’Antiquité grecque, ce qu’il appelle la Kunst-Religion(l’art-religion), et ses splendides nudités statufiées. La notion de dignité du corps nu en sort puissamment fortifiée.

Mais le concept de Naturphilosophie développé par Schelling, autre philosophe allemand de cette époque est souvent mal compris (cette erreur majeure figurait par exemple dans Wikipédia le 06 septembre 2020, à l’article « Lebensreform ») ; il n’y a là aucun rapport avec ce qui deviendra le naturisme, ni avec l’amour de la Nature. Il s’agit en réalité d’une véritable régression dans la pensée scientifique, phénomène très surprenant chez des apôtres de la raison. En très résumé, ce concept s’oppose à l’élimination par les progrès de la pensée scientifique de tout ce qui peut comporter un aspect métaphysique, alors que c’est justement cette élimination qui a permis les progrès de plus en plus rapides et profonds de la science. Des tenants de la Naturphilosophie en viennent même à rejeter les mathématiques comme outil de compréhension et de mesure de la physique !

Mais dans un mouvement dialectique le grand écrivain, poète et scientifique Goethe (1749-1832), initialement proche de la Naturphilosophie, s’en affranchit et va jusqu’à en contester la valeur scientifique. D’autre part Goethe conserve de son contemporain Hegel le goût pour la statutaire grecque, et se baigne nu dans les cours d’eau. Il affirme : Der einzig wahre Mensch ist der nackte Mensch(le seul être humain vrai est l’être humain nu). En ce sens Goethe peut être considéré comme un précurseur partiel du naturisme.

Vers la fin du XIXe siècle apparaît en Allemagne et en Suisse le courant d’idées de la Lebensreform (réforme de la vie), qui s’oppose aux excès et nuisances des débuts de l’ère industrielle et du développement mal maîtrisé de la vie citadine. Ce courant spontané ne repose sur aucune structure organisée.

En 1888, l’Union des sociétés allemandes pour une manière de vivre et se soigner conformément à la nature » est créée. 

Le terme « Nacktkultur » (culture du nu) est inventé par Heinrich Pudor en 1903 afin de marquer une différence claire entre la nudité et la pornographie auprès des autorités. Les Wandervogel (« oiseaux migrateurs », mouvement de jeunesse allemand) appliquent alors ce retour à la nature par la nudité en commun.

Toujours en 1903, la création du premier centre gymnique est fondée par Paul Zimmermann : le Freilichtpark (« Parc de la lumière libre », fonctionnera jusqu’en 1981). L’année précédente, le mensuel allemand Die Schönheit (« la Beauté ») est la première revue naturiste au monde. 

En 1930, l’Allemagne compte 300 000 adhérents référencés, la France en dénombre péniblement 6 000. La France n’a son premier centre gymnique qu’en 1928 avec le Sparta-Club de Kienné de Mongeot. À cette époque, la France a alors la particularité d’avoir également des centres naturistes « non gymniques », c’est-à-dire avec le port du maillot obligatoire. On y applique les préceptes alimentaires et sportifs de la doctrine naturiste mais sans la nudité collective. En Allemagne, tous les centres de « Libre Culture » sont nudistes. 

Une question d’interprétation historique pas si évidente

Avoir une chronologie précise d’une évolution sociétale dont les pensées se caractérisent par leur éclectisme est un vrai défi. Pour éviter de commettre des erreurs en matière d’histoire, évitons les affirmations définitives mais préférons les débats ouverts. Or, la plupart des ouvrages consacrés à l’histoire du naturisme ferment ce débat en affirmant que l’Allemagne est à l’origine du mouvement naturiste. C’est un raccourci historique regrettable.[BS1] Les exemples de Boucher de Perthes vers 1850 à Abbeville, du Dr Duhamel à Berck en 1857, d’Elisée Reclus en 1875, des communautés naturiennes libertaires de Normandie avec Émile Gravelle (1895) et Eugène Dufour (1901), de Sirius Gay en 1904 au Bois-Fourgon, de Théo Varlet à Cassis en 1905, du chanoine Legré à Marseille en 1907, sans compter les précurseurs français, belges et suisses de l’héliothérapie et de la pensée médicale naturiste de la fin du XIXesiècle, nous prouvent qu’il faut se méfier de cette affirmation. Sans compter que les récits d’immersion dans la nature chez Jean-Jacques Rousseau prennent une dimension « artistique » outre-Rhin qui s’avérera prépondérante dans le développement de la Freikörperkultur (culture du corps libre). La France avait ses adeptes et ses théoriciens bien avant qu’on sache ce qui se passait en Allemagne.

Ce qui est par contre remarquable outre-Rhin, c’est cette nudité clairement assumée et affichée, alors qu’en France, les exercices physiques se pratiquaient souvent en slip avec l’hébertisme (ce qui était déjà révolutionnaire pour l’époque). Sur notre territoire, la nudité intégrale était interdite. Même au Levant, les gymnistes remettaient un caleçon pour que les photos d’illustration ne fassent pas scandale. Chez nos voisins Germains, la nudité était déjà légale depuis 1920. Chez nous, cette pratique a dû s’intégrer dans une justification hygiéniste afin de recueillir le soutien des autorités. 

Et les autres pays ?

En Angleterre, l’évolution des mœurs s’est faite par le biais du sport grâce au slogan « To keep fit » (Ne jamais devenir faible). La pratique régulière de sports comme le tennis ou la natation permirent progressivement une certaine simplification du code vestimentaire. Vers 1900, un groupe s’est créé pour pratiquer la gymnité intégrale en Irlande méridionale tandis qu’un autre groupe réalisait des activités nudistes en Angleterre septentrionale (« Vivre intégralement », 15.02.1932). Ces regroupements se réalisaient sous la direction de M. Booth qui fonda en 1924 la Gymnosophical Society mais suspendue par les autorités, celle-ci arrêta ses activités en 1927 et divers petits groupes informels se formèrent par la suite. En 1934, l’Angleterre accueille dans une villa proche de Londres leur premier congrès naturiste officiel (Paris Soir, 04.09.1934). A cette époque, ils sont deux mille pratiquants répartisen quinze associations.  

En Suisse, un riche héritier hollandais, Henri Ordenkowe, regroupe en 1904 des militants allemands du mouvement de la « Réforme de la vie » à Ascona sur un terrain qu’il a acheté sur les bords du lac Majeur. Ils fondent la colonie nudiste de Monte Vérità, une communauté anarchiste végétarienne qui, malgré quelques tensions internes, existera jusqu’en 1920. 

En Espagne, Nicolás Capo (1899-1977) fondela revue naturiste Pentalfa en 1926 qu’il dirige jusqu’en 1937 avant de fuir le régime franquiste pour se réfugier en France. Quelques groupes se forment comme celui en Haute-Catalogne, à Timba, arrêté et dissous par la police sur dénonciation en juillet 1933. 

Jusqu’en 1930, dans la jeune Union Soviétique, les Russes se baignaient nus sur plusieurs plages, notamment à Moscou et au bord de la mer Noire, tout en étant parfois séparés des femmes. En 1924, le mouvement nommé « À bas la honte » se forme pour dénoncer la « moralité bourgeoise ». Les manifestants défilent nus en criant le slogan : « Nous, Communards, n’avons pas besoin de vêtements qui couvrent la beauté du corps ! Nous sommes les enfants du soleil et de l’air ! ». La prise du pouvoir par Staline mit un terme à cet espoir de liberté ; les historiens du stalinisme signalent la pudibonderie agressive du Petit Père des Peuples.

Aux États-Unis, une colonie nudiste appelée Élysia s’était installée dans les collines du lac Elsinore, en Californie, en 1933 avant de déménager pour le comté de Riverside ou ils se rebaptiseront « Olympic Fields ». Hobart Grassey, diplômé en psychologie, et sa femme Laura dirigeaient cette première station nudiste à la grande surprise des autorités. Ce fut le lieu du reportage à sensation diffusé dans les cinémas de France en 1935 : « La vallée du nu ».

Nous constatons dans cette courte rétrospective que les origines de notre mouvement est plus difficile à cerner qu’il n’y parait, c’est sa diversité qui en fait sa richesse et c’est notre devoir de ne pas oublier ce passé et le faire perdurer pour que vive cette liberté pour les générations à venir. 


 [BS1]Voir « L’Encyclopédie de l’anarchisme », rubrique « Naturisme » par Paul-Vigne d’Octon, 1925-1934, Paris

octobre 11th, 2020

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août 29th, 2020

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juillet 10th, 2020

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1028.08.15 Vivre intégralement

juillet 10th, 2020

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1928.07.15 Vivre intégralement n°29

juillet 8th, 2020

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Par Bruno Saurez

Il est difficile d’établir une chronologie précise d’une évolution sociétale dont les courants se caractérisent par leur éclectisme. Car, nous l’avons vu dans les précédents bulletins culturels, les origines du naturisme sont diverses. Prétendre découvrir précisément l’origine de conceptions, leurs aspirations, comment et quand elles ont évolué est une véritable gageure. Sans compter qu’entre les théories et les pratiques, apparaissait souvent des différences. Quelques dates permettent toutefois d’établir une chronologie des événements.

En 1743, Théophile de Bordeu, fondateur du courant médical « vitaliste », soutient sa thèse à la faculté de médecine de Montpellier. Ce jeune médecin sera le premier à employer le mot « naturisme » dans ses œuvres le préférant à « animiste » trop axé sur la primauté de l’âme. Il l’emploie tout d’abord dans son livre publié à Liège en 1768 « Les Recherches sur l’histoire de la médecine ».

La thèse naturiste que soutient Théophile de Bordeu suppose que la nature soit à la base du vivant, aussi bien en ce qui concerne les maladies que ce qui nous maintient en vie. Elle fait de l’organisme le siège de la manifestation vitale en refusant le dualisme de l’âme et du corps. Elle se détache de l’animisme aux connotations trop spirituelles et insuffisamment modernes selon lui. Dans son analyse, la vie est maintenue non plus par l’âme, comme dans la pensée vitaliste, mais par la nature elle-même. Il convient, pour la préserver, de se référer à elle. Il s’agit de prendre la nature pour guide, d’où le mot « naturisme ». Ici, « nature » équivaut à notre nature intérieure, soit la force vitale qui nous maintient en vie.

Théophile de Bordeu s’oppose aux expériences qui en disséquant les corps les sortent de leur contexte naturel, prônant l’observation des maladies et leurs effets sur les organismes pour apprendre. C’est une médecine d’observation, aussi appelée expectante, qui tient compte des prédispositions des malades (environnement, âge, sexe, etc.). 

Le postulat naturiste veut que la plupart des maladies finissent par guérir d’elles-mêmes. La fièvre est considérée, par exemple, comme une réaction bénéfique du corps pour lutter efficacement contre les maladies. Il en ressortira plus fort. La nature œuvre comme une force médicatrice telle que le précepte hippocratique « vis naturae medicatrix ». Chez les vitalistes, cette force vitale était l’âme, ici, ce sont tous les organismes vivants qui ont en eux cette propension à maintenir la vie. La maladie est considérée comme un effort de l’organisme pour se libérer d’un mal et retrouver la santé. Cette médecine expectante tend à un scepticisme vis-à-vis des traitements thérapeutiques utilisés à l’époque comme la saignée, l’antimoine, les applications de mercure, de quinine ou de poudre de cantharide. Toute intervention est susceptible d’interférer dans ce processus naturel de guérison. Il valait mieux laisser la nature agir plutôt que de dégrader un état physique déjà fragilisé par la maladie. 

Arnaud Baubérot, dans son ouvrage « Histoire du naturisme », affirme qu’il était peu probable que des médecins se qualifiassent alors de « naturistes », comme pouvaient le faire par contre les empiriques ou les vitalistes. C’est une des raisons pour lesquelles on trouve peu de textes de cette époque qui parlent de « médecins naturistes ». Les qualifications d’« hygiénistes », ou plus globalement de « vitalistes », seront plus couramment employées pour les désigner.

La médecine des Lumières se basera sur ce concept de nature médicatrice pour décrire les organismes vivants mais au milieu du XIXesiècle. Le milieu médical et la Faculté de Montpellier lui préfèrent une conception physiologiste et se détachent du concept de nature intelligente et consciente. La médecine expérimentale dépasse définitivement les préceptes vitalistes. Lors de ce demi-siècle, la formation du corps médical s’améliore et accentue ces changements. La médecine acquiert une position sociale respectable. 

Vers 1860, tous les domaines de la science réalisent des progrès considérables. Le corps humain et son fonctionnement interne sont démystifiés. La chimie commence à s’accaparer la science, c’est une médecine de laboratoire. 

L’eau et le soleil à la base du naturisme 

Un courant de scepticisme, vis-à-vis des thérapies classiques, naît en Europe, qui coïncide avec l’apparition des premiers établissements de cures d’hydrothérapie à partir de 1830. Dès 1840, le Dr Gillebert-Dhercourt, directeur d’un centre d’héliothérapie à Nancy, insiste sur la nécessité de coupler séances de bains froids et activités physiques en pleine nature, suivies d’une alimentation équilibrée.

« Née dans le sillage du naturisme médical, l’hydrothérapie reposait sur la conviction que la force des éléments naturels pouvait se montrer propre à seconder l’action de la nature médicatrice interne au corps humain et responsable tant de la préservation que du rétablissement de sa santé. » [1]

L’hydrothérapie prend tellement d’importance qu’il devient nécessaire de l’encadrer par des organisations, comme la Société d’hydrothérapie et d’hygiène, créée par le Dr Schmitz en 1841 ou l’Association internationale des médecins kneippistes, en 1894. En 1861, l’hydrothérapie est enseignée à l’université de Vienne par le Dr Winternitz.

Le milieu médical français reçoit avec bienveillance l’hydrothérapie au sein de la médecine des Lumières, car l’usage de l’eau froide n’est pas nouveau. Il a été introduit en France dès le XVIIIesiècle, à la suite du déclin progressif de l’usage de l’eau chaude et de la vapeur dans les bains publics. Il est d’autant mieux accueilli en France qu’il se rapproche des convictions vitalistes qui lui sont complémentaires. Durant plusieurs siècles, on attribuait à la chaleur la capacité à fluidifier les humeurs. L’abandon de ces conceptions humorales au début du XVIIIesiècle fait place à une nouvelle forme de propreté, au travers de laquelle l’hydrothérapie se développera durablement[2]. Au XVIIIsiècle, on reproche à l’eau chaude d’être immorale : elle ramollit les corps, les rend lascifs, flasques et fatigués quand elle n’est pas l’occasion de quelques débauches. L’eau chaude rend la nation et ses sujets faibles car elle les endort dans un luxe décadent. On voit ici poindre la notion de dégénérescence qu’on retrouvera dans les discours de Kienné de Mongeot au début du XXesiècle. 

Ces nouveaux courants de pensée hygiénistes représentent également un terrain favorable à une émancipation du corps. Les bidets, puis les baignoires, apparaissent dans quelques hôtels et chez quelques familles fortunées. Cela dit, comme le souligne Vigarello dans « Le Propre et le sale », la propreté n’acquiert pas encore la signification qu’elle a aujourd’hui. Elle ne concerne qu’une élite et le bain est utilisé avec beaucoup de précautions.

Cet hygiénisme médical est tout autant un retour aux traditions hippocratiques qu’une critique sociétale. Au cours du XVIIIesiècle, nous nous éloignons de plus en plus de tout artifice, en opposition au code aristocratique. L’habit n’est plus l’unique rempart pour se défendre des miasmes. Le corps, débarrassé des fards et autres poudres, permet de libérer des forces vitales pour subvenir à sa propre survie. Il en est plus fort et dynamique. 

« Être propre va consister bientôt à se débarrasser de ce qui fige et contraint l’apparence au profit de ce qui la libère » [3]

La médecine évoluant, le cadre thérapeutique de l’hydrothérapie s’adaptera à son tour au positivisme de la physiologie, notamment avec Louis Fleury au milieu du XIXesiècle, permettant à celle-ci d’être mieux acceptée par les académies. Vers 1853, avec la Société d’hydrologie médicale de Paris, les médecins hydrothérapeutes se rapprochent des promoteurs du thermalisme créant ainsi un corpus hygiénique à visée sociale donnant naissance à la physiothérapie. Les différentes méthodes de régénération de l’être que sont l’aérothérapie (cure d’air en montagne), l’héliothérapie, la climatothérapie et l’hydrothérapie conduisent le milieu scientifique à réfléchir sur les propriétés de l’air marin. Cette conjugaison de thérapies donnera naissance à la thalassothérapie moderne pour lutter, dans un premier temps, contre des pathologies chroniques comme rachitisme, tuberculose, phtisie pulmonaire ou scrofule. La kinésithérapie, la radiumthérapie et l’électrothérapie rejoindront par la suite ce corpus thérapeutique pour créer un ensemble de traitements physiques naturels.

Tout en se démarquant des premières pensées vitalistes et en se conformant aux canons de la médecine moderne, ces traitements avaient toujours une prédisposition naturiste dans le sens où on recherchait à endurcir les patients au contact de la nature et de ses éléments en vue de stimuler leurs défenses pour évacuer les miasmes. Les exemples français les plus connus se trouvent à Berck où la Doctoresse Duhamel expose nus à l’air marin des enfants atteints de rachitisme en 1857, à Arcachon, dans les années 1860, qui deviendra un lieu de traitement pour les tuberculeux, à Hyères où en 1880 le Docteur Vidal fonde un sanatorium de thalassothérapie et également à Marseille avec l’abbé Legré. Œuvrant pour une réhabilitation du corps dans son ensemble, ce discours militant hygiéniste, avec l’appui de la philosophie des Lumières, correspondra en France à une forme de contestation de la religion, de la vie mondaine et de la bourgeoisie hypocritement pudibonde.

On retrouve chez les précurseurs de l’hydrothérapie le souci d’adopter des principes de modération favorables à la santé. Il s’agit de prendre conscience des entorses faites aux règles de l’hygiène par la vie citadine. Non seulement ces considérations hygiénistes étaient proches des premiers naturistes, mais, en outre, l’hydrothérapie permettait à la population de prendre conscience de l’existence de la peau, autrefois honteusement cachée sous des couches de vêtements et de la nécessité de se laver régulièrement. Adoptant des principes hygiénistes de la médecine hippocratique, certaines critiques de la société moderne se retrouveront dans les premiers livres naturistes du XXesiècle. C’est ainsi qu’on retrouve en 1843 chez le Dr Geoffroy, dans son livre « Thérapeutique et diététique de l’eau froide », une critique sévère des vêtements, des lits trop couverts, des logements vétustes et fermés. Ambroise Paré et Montaigne dénonçaient déjà le port du corset. Dans un élan de contestation générale, les adeptes du kneippisme s’opposent également aux modes vestimentaires qui tourmentent et déforment les corps. De même, la notion de tempérance et de pondération quant à l’alimentation sera un des thèmes largement développés par les frères Durville et par le Dr Poucel au XXesiècle ; des consignes qui visent explicitement à lutter contre la dégradation physique et morale des êtres, un défi constant que nous retrouverons plus tard dans les écrits de Kienné de Mongeot. Cette interprétation d’une santé tributaire d’une bonne hygiène de vie est un tournant dans la science médicale du XIXesiècle et sera à la base de la pensée des médecins naturistes du XXesiècle. Cette médecine néo-hippocratique ne se contente plus d’une contemplation passive des éléments naturels. 

Entre la médecine moderne et la révolution pasteurienne 

Au début du XXesiècle, les théories médicales concernant la physiologie commencent à être étayées par de solides connaissances, avec, notamment, le pasteurisme. Les découvertes de la microbiologie relèguent dans les esprits français la tradition humorale vitaliste, source des premières inspirations hydrothérapiques, comme une conception archaïque, d’autant que le kneippisme ne suscite guère l’enthousiasme auprès de la population française. De plus, la prééminence de la médecine officielle ébranle l’ancienne vocation soignante de l’Église dans les esprits.

Pour autant, les précurseurs du mouvement médical naturiste ne sont pas avares de critiques envers le pasteurisme. D’après eux, on recherche avant tout à éradiquer les maladies avant d’analyser les causes. On oubliait trop souvent l’aspect fondamental de la mauvaise hygiène considérée comme la cause principale des maladies. On ne cherchait plus à fortifier les individus pour prévenir les maladies, mais à traiter les microbes. La connaissance des microbes et des bactéries ne devait pas sous-estimer l’hygiène et la nature. 

Après avoir été fragilisées par les découvertes microbiennes de Pasteur, les thèses de la médecine naturiste reviennent au début du XXesiècle, finalement renforcées par l’immunologie. Consolidées par les craintes que suscite l’ère industrielle, elles épousent la vision idéale d’une société ensoleillée, baignée d’air pur et de lumière.

Progressivement, l’hydrothérapie, tout comme l’aérothérapie, l’héliothérapie ou la physiothérapie, glissera vers une conception hygiéniste de la médecine d’inspiration néo-hippocratique plus que vers un procédé thérapeutique mal défini. Ce sont les médecins naturistes, dès 1911 avec Demarquette et le Trait d’Union, et les Durville avec leur institut naturiste en 1913, qui remettront ces préoccupations au goût du jour. Pourtant, tous n’appréciaient pas le terme « d’hydrothérapie », comme les Drs Pathault ou Poucel, qui préf


[1]      Joseph Poucel, « La Vie simple », conférence

[2]      Georges Vigarello, « Le Propre et le sale », Seuil, 1987, chapitre « Le froid et les nouvelles vigueurs »

[3]      Georges Vigarello, « Le Propre et le sale », Seuil, 1987, chapitre « Le froid et les nouvelles vigueurs », p. 145

juillet 7th, 2020

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1928-07-15 Vivre intégralement n°29

juillet 6th, 2020

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1928-01-15 Vivre intégralement n°23

juillet 5th, 2020

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juillet 2nd, 2020

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juillet 2nd, 2020

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